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Idir Baïs. Agroéconomiste, consultant FAO : «Il faut aussi changer de paradigme dans le financement de l’agriculture»

Idir Baïs. Agroéconomiste, consultant FAO : «Il faut aussi changer de paradigme dans le financement de l’agriculture»
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Dans cet entretien, l’agroéconomiste et consultant chez l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), Idir Baïs, dissèque la feuille de route du gouvernement pour le secteur agricole 2020-2024 et propose des pistes à explorer pour un renouveau agricole.

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– Quelle lecture  faites-vous de la feuille de route du secteur agricole pour la période 2020-2024 ?

La feuille de route du secteur agricole contient tous les programmes développés déjà dans le cadre de la mise en œuvre de la politique sectorielle. Toutefois, certains objectifs fixés paraissent à première vue ambitieux, notamment en matière de produits de substitution aux importations étant donné la courte période consacrée à la réalisation de ces objectifs fixés (5 ans).

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D’un autre côté, Il faut relever que cette feuille de route permet de renouer avec la programmation quinquennale par objectifs, qui a été abandonnée ces dernières années, au même titre que la planification nationale, ce qui est regrettable.

Néanmoins, il faut mentionner qu’en plus des programmes habituels consacrés au développement agricole et rural, un intérêt particulier a été accordé dans cette feuille de route à la numérisation du secteur et au développement des systèmes d’information, ce qui est de bon augure, car le secteur doit rapidement enclencher une mutation digitale.

En effet, l’utilisation des NTIC au sein des exploitations agricoles peuvent faire gagner aux intéressés du temps et de l’argent, et à la collectivité nationale d’économiser des ressources naturelles si on adopte les applications numériques issues de l’agriculture intelligente et de l’agroécologie.

Ces NTIC pourraient également faciliter à la mise en œuvre et le suivi-évaluation d’actions d’adaptation aux effets négatifs du changement climatique, lequel va d’ici 2050-2100 impacter encore davantage notre agriculture, comme le montre clairement des rapports récents réalisés notamment par la GIZ-Bneder.Il est à relever au niveau des nouveautés, un programme portant valorisation des ressources génétiques locales, comme les produits forestiers ligneux et non ligneux, lesquels produits sont très utilisés dans l’industrie des cosmétiques, de la pharmacie et de l’agroalimentaire et sont actuellement importés.

En outre, il faut souligner que cette valorisation est d’autant plus importante que ce sont des chaînes de valeur sensibles au genre qui permettent de créer de l’emploi et de promouvoir l’entrepreunariat et la constitution de coopératives féminines. Des projets développés par la DGF en partenariat avec le FAO, l’ONUDI, la GIZ et le PNUD à l’est du pays ont donné des résultats encourageants.

En ce qui concerne l’agriculture saharienne, un certain nombre de préalables basés sur un retour d’expérience des projets réalisés depuis les 3 ou 4 dernières décennies méritent d’être énoncés afin que les ressources naturelles soient protégées et un certain dualisme social évité : i) Considérer l’agriculture saharienne dans l’ensemble nationale en terme de complémentarité territoriale, ii) prendre en compte les spécificités particulières de chacune des zones sahariennes, iii) Instaurer une certaine équité territoriale entre les différents espaces géographiques et systèmes de production agricole, iv) Instaurer une utilisation parcimonieuse de la ressource en eau et mettre en place un dispositif de suivi évaluation performant. La faisabilité et de l’atteinte des cibles fixées dépendront en grande partie des moyens financiers qui seront mobilisés.

Malheureusement, nous ne connaissons pas le budget retenu pour ce quinquennat. Il est donc difficile de se prononcer valablement sur la faisabilité. Néanmoins, il est opportun en cette période de pandémie mondiale d’affirmer que le secteur agricole n’a jamais bénéficié de budgets mirobolants ou mirifiques qu’on a coutume de le lire et de l’entendre à profusion.

En effet, le budget du secteur agricole entre 2010-2019 n’a représenté que 4,52% du budget de la nation et 1,53%, si on extrait les montants des subventions à la consommation des blés et de la poudre de lait (différentiel), qui se sont élevés durant cette période à 220 Mrds DA/an. Il faut préciser que même si les subventions à la consommation soient opportunes, notamment pour les catégories défavorisées, elles amputent le secteur de 60% de ses ressources, et indirectement freine le développement de la production nationale des produits soutenus.

Le secteur agricole a bénéficié sur la période 2010-2020, d’un budget annuel moyen cumulé de 3300 Mrds DA. Malgré la faiblesse des moyens financiers affectés au secteur agricole, le taux de croissance moyen annuel entre 2010-2019 a été de 4,90% et la contribution de la valeur ajoutée agricole au PIB de 10,53%.

– Par rapport aux défis à relever notamment celui de la sécurité alimentaire, le programme retenu est-il suffisant connaissant les dysfonctionnements dans la gestion du secteur ? 

La sécurité alimentaire est indéniablement le défi le plus ardu et le plus complexe à relever, et il est de surcroît exacerbé par le changement climatique qui va fortement réduire les rendements des cultures et des élevages qui sont déjà à des niveaux de performances assez bas ainsi que les disponibilités en eau qui sont déjà somme toutes limitées, du fait que le pays est classé dans la catégorie à stress hydrique élevé avec moins de 500 m3/hab/an.

Il faut préciser que ce défi n’est pas du ressort exclusif du secteur agricole mais concerne de nombreux secteurs. Mais l’approche utilisée au niveau national est cantonnée essentiellement au secteur agricole. En outre, elle se focalise sur la production en céréales et en lait, des productions où nos potentialités sont relativement limitées par rapport à d’autres productions.

En effet, les 2/3 des terres emblavées annuellement en céréales d’hiver (2 millions d’hectares en moyenne sur 3,3 millions d’hectares emblavés) se situent en zone semi-aride avec une pluviométrie inférieure à 350 mm/ an et souvent mal répartie, ce qui limite singulièrement les rendements, même si on utilise des semences sélectionnées, des engrais, et des désherbants chimiques.

Quant aux objectifs, ils sont assez ambitieux du fait que nous sommes pour ce qui est de la céréaliculture dans un temps très court, et d’autre part, du fait de la très forte dépendance de cette filière à la pluviométrie. Pour atteindre des paliers supérieurs aux 35 millions de quintaux de ces dernières années, il nous faudrait revisiter l’approche utilisée dans ce domaine.

Dans cette perspective, il y a lieu de se focaliser sur environ 1/3 de la sole céréalière actuelle qui est la zone où les potentialités pédoclimatiques sont avérées, et où un itinéraire technique intensif qui comprendrait l’ensemble des travaux culturaux et des intrants serait appliqué, soutenu, et les exploitations concernées bénéficieraient d’un encadrement technique de proximité et considérer les 2/3 restants de la sole céréalière sous sa véritable vocation, c’est-à-dire des zones de céréaliculture-élevage ovin.

Enfin, mobiliser la recherche, la formation, le conseil et la vulgarisation de proximité, le crédit agricole mutuel, les assurances climatiques et le tissu coopératif pour encadrer de près les intéressés.

– L’extension des superficies irriguées fait partie des axes prioritaires pour 2020-2024. On en parle justement depuis des années, mais le retard reste important. Quel constat en faites-vous et comment rattraper justement ce retard ?

Si vous faites référence aux 2 millions d’hectares qui avaient été fixés en 2015, effectivement il y a un grand retard, mais en même temps l’objectif fixé à l’époque était techniquement irréalisable.

En effet, il était question de faire passer la superficie irriguée de 1 200 000 ha environ en 2015 à 2 millions d’hectares en 2019, soit une extension de 200 000 ha/an, ce qui était colossal, car cela aurait nécessité des capacités de réalisation très importantes qui n’existaient pas à l’époque.

Actuellement, les superficies irriguées s’élèvent à plus de 1 400 000 ha, dont 890 000 ha équipés en systèmes économiseurs en eau, le reste est en gravitaire et il est prévu dans le cadre de la feuille de route une extension de 150 000 ha environ d’ici 2024, ce qui correspond à l’évolution des 10 dernières années, soit 40 000 ha de plus par an et de 30 000 ha équipés/an environ.

Cette extension des superficies irriguées pourrait être plus importante non pas en mobilisant davantage de nouvelles ressources mais désormais se focaliser sur les économies d’eau et sur la mobilisation et l’utilisation des ressources non conventionnelles qui sont disponibles, durables et leur mobilisation ne nécessitant pas budgets colossaux par rapport à d’autres ouvrages hydrauliques.

Pour l’économie de l’eau, il s’agira de faire passer le taux d’équipement des superficies irriguées qui était en 2019 de 64 à 80-85% à l’horizon 2030, ce qui permettrait une économie de 400 millions de mètres cubes environ, soit l’irrigation de
65 000 ha dans le nord du pays.

Au total, les économies d’eau et l’utilisation des eaux non conventionnelles pourraient irriguer à moyen terme, selon une hypothèse faible, 187 000 ha et selon une 2e hypothèse forte, 235 000 ha, et ce, sans mobiliser des ressources supplémentaires, avec des investissements limités, et ce, dans le cadre d’un développement durable et d’une économie circulaire.

– Le développement du secteur passe également par la structuration des filières et l’organisation en agropoles.  Il est prévu dans ce cadre l’élaboration d’une carte agricole. Qu’attendre d’une telle démarche et quelles conditions assurer dans ce cadre ?

La structuration des filières permet d’intégrer l’amont et l’aval d’une filière et en même temps de créer des synergies entre les différents maillons de la chaîne de valeur. La création des agropoles est une bonne opportunité même si on accuse un retard considérable dans ce domaine.

Elle consiste tout d’abord de mettre en connexion et en réseau des opérateurs économiques d’une chaîne de valeur entre eux, puis de ces derniers avec les établissements de formation et de recherche de développement implantés sur le même territoire. Il s’agit dans une deuxième phase de travailler sur des projets collaboratifs pour créer des synergies et de la valeur ajoutée et partant de l’innovation.

Concrètement, il s’agira de connecter l’amont agricole de l’aval agro-alimentaire qui jusqu’à aujourd’hui a été pour une large part déconnectée, les industries agro-alimentaires (IAA) étant fortement extraverties. Un des objectifs, donc de ces agropoles, devrait être d’approvisionner les IAA se trouvant sur le même territoire ou sur d’autres territoires.

Il s’agira également d’installer sur les zones de production «leader» dans leur filière des unités agroalimentaires de première transformation, ce qui va permettre de créer de l’emploi hors agriculture en milieu rural et de capter de la valeur ajoutée.

Pour les résultats prévus, il faut noter que la mise en connexion des opérateurs économiques avec les universités et centres de recherche va permettre une fertilisation croisée et la création d’une chaîne de savoir qui est la base de l’innovation, laquelle est de nos jours le principal facteur de création d’emploi dans l’UE et plus largement dans les pays de l’OCDE.

Sur la base des expériences étrangères, ces agropoles nécessitent avant leur lancement de mettre en place un arsenal juridique et réglementaire pour assurer le fonctionnement et la pérennité du programme et notamment une loi sur le Partenariat public-privé (PPP).

Une structure de pilotage, de suivi et d’évaluation de la mise en œuvre des agropoles et un Système national d’innovation (SNI) intersectoriel axé prioritairement sur les entités économiques et non sur les universités, comme pratiqué actuellement en Algérie s’imposent.

– Qu’en est-il des moyens à mettre en place pour faciliter l’accès au crédit aux agricultures en cette période de baisse des ressources financières et connaissant aussi la prédominance de l’informel dans ce secteur ?

Les crédits bancaires accordés au secteur agricole sont très faibles, ils représentent en moyenne 20 Mrds DA/an, ce qui est très faible aussi bien en termes de nombre d’agriculteurs (14 000), que par rapport à la valeur de la production agricole qui a été de 3482 MDA en 2019 (source MADR). Pour atteindre cette production, il est nécessaire de mobiliser 20% environ de la valeur de cette production en crédit pour l’achat des consommations intermédiaires, soit près de 70 Mrds DA.

Par conséquent, le GAP a comblé en matière de crédit, a octroyé annuellement aux exploitations agricoles 50 Mrds DA environ. Il faut aussi changer de paradigme et passer d’une banque commerciale qui finance trop peu le secteur agricole à une banque des agriculteurs qui financerait les petites et moyennes exploitations agricoles. Cette banque serait de type mutualiste et alliera efficacité bancaire, solidarité et proximité.

La réussite de ce système  repose sur l’implication d’acteurs locaux de base et permet de résoudre les trois handicaps structurels auxquels sont soumises les banques commerciales dans l’octroi de crédits agricoles :i) Les structures de base ce qui va permettre une première sélection des emprunteurs par des personnes qui se connaissent ii) Les mécanismes de responsabilité et garantie collective au niveau de ces structures de base permettent  une réduction du risque de crédit, iii) L’amélioration des performances économiques des agriculteurs, entraînée par la mise en commun de leurs ressources pour l’accès à la technologie, aux intrants et aux circuits modernes de commercialisation des produits, permet une réduction du risque de base.

Enfin, une fois la bancarisation des agriculteurs et autres ruraux réalisée, le secteur informel disparaîtra de lui-même, car il est souvent de type usurier, surtout si le crédit agricole est mixé avec les assurances, notamment climatiques dans le cadre d’un produit bancassurance, lequel est actuellement celui qui a le meilleur taux de croissance et de rentabilité dans le monde, notamment au niveau des banques mutualistes.


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2021-02-01 09:29:40

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Written by Ahmed Sobhy

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