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Le vieillard de Kamel Daoud

Le vieillard de Kamel Daoud
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Un certain regard

C’est sur une place publique, à Oran, gardée par deux lions en bronze, que Kamel Daoud, dans sa chronique intitulée «Le ‘’peuple’’ dépeuplé», parue dans le quotidien Liberté du 28 janvier 2021, rencontre un vieillard assis sur un banc qu’il ne partagera pas avec lui.

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Dans cette place, où plane une mélancolie urbaine, il décide de le scruter de loin. Est-ce parce qu’une bonne observation s’objective par une juste distance, qu’il choisit de l’observer en s’installant face à lui ? C’est dans cette situation que ce vieillard est questionné dans sa posture qui, tout naturellement, lui va comme un gant.

En gagnant de l’âge, cette personne âgée n’a point perdu son temps à être assise, là, sur ce banc, dont la massivité a parfois, pour fonction, presque paradoxale, d’alléger le poids de nos vies. Ce genre de banc donne très souvent l’air d’être un accessoire futile ou dérisoire. Il passe volontiers, aussi, pour être un objet superflu, égaré ou perdu dans l’espace de la ville.

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Dans une grande discrétion, le banc public symbolise un minium civique auquel tout un chacun a droit. Ce mobilier urbain a cette vocation conviviale de se partager comme le pain, comme une poignée de main, comme un sourire.

C’est un objet solitaire qui permet, bien des fois, la naissance d’un agréable voisinage. Mais sur ce banc, en fait, ce vieillard n’est pas seul. Il est avec lui-même. Il est avec ses rides qui ne parlent que pour lui. Il est avec sa djellaba que de nombreux hivers ont râpée pour qu’il l’étrenne, sans ostentation, comme une seconde peau.

Il est avec ses cheveux qui lui vont comme le toit blanchi de sa maison. Plongé dans une longue ou brève méditation ou emporté par une légère ou profonde rêverie aucune des voitures qui filent, derrière son dos, à vive allure, n’arrive à le tirer de cette agréable torpeur ? Dans cette place publique, rien n’est «luxe calme et volupté».

C’est un endroit à portée de jambes que personne ne s’approprie et que nul ne profane même si par endroit l’herbe peut se trouver piétinée ou que le vent, farceur, s’amuse à courir derrière des sachets en plastique qui, par une puérile prétention, profitent pour se donner des apparences de cerfs-volants. Ce vieillard ne sait pas que Kamel Daoud tapi, face à lui, l’observe.

Mais il ne fait pas seulement que le scruter. Il le chaparde. Il le dépouille de quelque chose de son être. Il lui vole son insouciance. Il l’arrache à sa présence dans cette banale place publique dont Kamel Daoud se sert comme d’un self- service étoilé pour donner à son ressenti une éclatante prestance littéraire. Mais rien ne se dit entre eux dans cette place que meuble l’étrange mutisme discret du vieillard.

Rien ne s’échange entre eux dans cet espace où, pourtant, les personnes viennent de nulle part se retrouver pour échanger, dans l’anonymat, quelques petits bouts de leur existence. Kamel Daoud s’est-il mis dans l’oubli non regretté qu’il avait, au moins, avec son vieillard, une langue en partage ? Ne s’est-il pas souvenu que le «il» passe pour être le pronom personnel le plus médisant de la langue française ?

Qu’avait-il à perdre en se rapprochant de ce vieillard pour lui serrer, protocolairement, amicalement ou affectueusement la main ? Une poignée de main est un geste plus que banal que l’auteur de la chronique a dû, peut-être, bannir de ses habitudes par ce temps de corona. Mais est-elle devenue si dangereuse ou mortelle au point qu’il la fasse disparaître même dans cette brève fiction ?

Cette poignée de main n’a pas eu lieu car, avoue-t-il, il aurait eu l’impression de se serrer la main à lui-même. Pourtant, la main a toujours eu pour irrésistible besoin d’être toujours en quête de celle de l’Autre. Dans cette attitude, très en retrait, n’a-t-il pas raté l’occasion opportune de se réconcilier d’abord avec lui-même ?

C’est de cette façon qu’il se serait réconcilié avec cet Autre et tous les autres pour mettre fin au trouble idéologique qui le conduit à jeter sur le peuple un regard imaginaire qui le dévitalise de la réalité de son énergie, de sa sève réelle minorée. Un regard qui dépeuple le «peuple» de ses déceptions non partagées, de la maturité de ses colères incomprises, de la dignité de ses indignations inaudibles.

Un regard étranger, sinon distant, à l’égard de l’espoir chevillé au corps de ce peuple qui attend de se voir grandir et marcher, enfin, libéré de toutes les prothèses insupportables qui n’arrivent plus à le soulager de ses nombreuses fractures.

L’histoire ne fait pas vieillir un peuple. Dans tous ses âges, elle le conserve vigoureux dans sa jeunesse. Cette poignée de main n’avait aucune chance de se produire dans cette chronique où l’auteur use d’une écriture sans pathos, neutre, détachée, qui réussit à lui éviter toute velléité d’implication dans la réalité qu’il décrit.

Une écriture qui semble frayer avec l’absurde. Une écriture qui lui permet d’ouvrir une porte sur cette réalité mais qui ne l’aide pas à en franchir le seuil pour y être l’hôte et en même temps l’invité.

Une écriture qui, au final, ne mène le lecteur nulle part si ce n’est dans l’entre-soi des pensées narcissiques de l’auteur. Dans cette chronique, Kamel Daoud se sert, en effet, d’une écriture monologique qui ne se donne pas le souci d’être respectueuse de la mémoire et de sa transmission dès l’instant où en parlant de l’Autre et de tous les autres, elle n’écrit en fait que pour elle-même.

C’est une écriture de fermeture, toute recroquevillée sur ses ressentis et ses émotions. Elle est de partout clôturée par l’idéologique où l’esthétique est polluée par des mots trop chargés de valeur et de jugements.

C’est une écriture froide, inerte qui ne semble pas avoir éprouvé le souci de rendre méditerranéenne cette place publique où le lecteur aurait aimé se sentir, tactilement bien accueilli, par la langue de l’Autre qui parle et qui palpite en chacun de nous. Par cette écriture, Kamel Daoud se met dans une distanciation intellectuelle qui lui rend facile le dénigrement de toutes les convictions religieuses ou laïques que le peuple, durant sa courte histoire a, délibérément, adoptées ou épousées.

Comme une feuille de vigne, cette écriture lui permet de cacher surtout les siennes et lui évite de les exposer, en clair, si tant est qu’il en a. Cette incursion dans le passé par le truchement de ce vieillard manque d’air et fraîcheur. On en ressort les poumons comprimés. Il nous la fait subir, aussi, comme une pénible épreuve d’auto-flagellation.

La nostalgie, chez Kamel Daoud, a un goût d’amertume que relève une pointe d’aigreur. Pour rencontrer le peuple, il faudra avoir un peu beaucoup de son âme pour ne pas risquer de le rater ou même encore de ne pas du tout  le reconnaître quand il nous arrive, par bonheur, de le croiser.

Judith Butler avait raison d’affirmer que «le peuple est ce «nous» qui se rassemble dans la rue et s’affirme – parfois dans la parole et par l’action mais plus souvent encore en formant un groupe de corps visibles, audibles, tangibles, exposés, obstinés et interdépendants». Nulle autre performance ou aptitude n’est exigée d’un peuple pour rester peuple et le demeurer.

Les contraintes ou les difficultés qu’il lui arrive de rencontrer sur le chemin de son destin ne sauraient l’éloigner ou le détourner de sa vocation, toujours naturelle, d’être un peuple. Comme le roseau de Pascal le peuple plie, sans rompre, devant les douloureuses épreuves que peut lui faire subir le vécu de son quotidien. Un peuple pour devenir adulte a besoin d’être souverain.

L’histoire qui est, toujours, son berceau et, rarement, son tombeau ne le fait pas naître ou mourir en une seule fois. Elle l’élève ou le socialise  pour le maintenir mutant. A tous ses âges, elle le conserve en devenir. Il est toujours naissant et jamais son visage ne prend, alors, la moindre ride. En définitive, ce vieillard n’a pas été observé comme il se doit.

Il n’a, presque, pas été bien vu. Il n’aura été qu’esquissé. A part ses rides et ses cheveux blancs, il n’est qu’un trou au milieu du visage. Pour n’avoir pas été regardé dans les yeux, nous n’avons rien appris de la profondeur de son âme. Ce vieillard nous est resté comme une apparition fugace, comme l’ébauche brouillée d’une hallucination, comme le profil fuyant d’un mirage que l’auteur de la chronique tente vainement de rendre palpable par son ressenti joliment insaisissable.

Même imagée, la description de ce vieillard est rapide, pressée ou incisive. Au lieu de le peindre, elle le caricature pour l’obliger à se contorsionner dans le moule du regard que porte sur lui Kamel Daoud où il finit par disparaître et n’être plus qu’un spectre qui hante une place publique située entre un Est, toujours ouvert et un Ouest dont la vue est obstruée par une montagne.

Dans «l’être et le néant», l’enfer aurait-il pu être tout le «peuple» ? A la différence de Sartre dans son jardin du Luxembourg à Paris, Kamel Daoud trouve, dans une place publique à Oran, l’enfer chez un vieillard qui s’est assis, sur un banc, le temps d’une escale avant de reprendre, sans ses rides et ses cheveux blancs, le long chemin qui l’attend.


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2021-02-13 08:48:38

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Written by Ahmed Sobhy

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