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Marché des produits agricoles : Les spéculateurs dictent leur loi

Marché des produits agricoles : Les spéculateurs dictent leur loi
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L’offre ou le niveau de production n’est en rien responsable des prix affichés sur les étals. L’abondance des produits ne conduit pas nécessairement à rendre ces prix abordables.

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Tout le monde se rappelle de la «descente inopinée» au début de la crise sanitaire du ministre du Commerce, fraîchement installé, au marché de gros à Blida, jurant de mettre aux arrêts les commerçants «responsables de la hausse des prix des fruits et légumes». Ou même de sa lancinante «bataille» de mettre de l’ordre dans la commercialisation du lait. Des sorties qui n’ont de valeur que médiatique. Une année pratiquement plus tard, le marché demeure obéissant aux mêmes règles et non pas à la volonté du ministre.

La récente sortie du ministre de la Pêche et de l’aquaculture sur la non-«nécessité» de consommer de la sardine dont les prix ont atteint des sommets vertigineux reflète cet échec du gouvernement à contrôler les prix et le marché et se retrouve au lieu de rassurer les consommateurs, leur intime l’ordre de changer de mode de consommation. Le marché, et contrairement à certaines justifications faites à la hâte, n’obéit pas aux règles du libre marché.

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Ce dernier n’est pas une jungle, il est soumis à des règles auxquelles obéissent tous les intervenants et à leur tête les producteurs qui doivent avoir leur mot à dire pour décider de la vente de leurs produits.

En Algérie, nous sommes loin du libre marché et du marché réglementé, c’est plutôt le «souk» dans le sens péjoratif du terme et au niveau duquel les règles changent au gré des spéculateurs. Qu’il y ait abondance de produits ou pas, les prix échappent au contrôle. Pourquoi ? Qui est responsable d’une telle iniquité dont sont victimes les consommateurs en premier lieu ?

La transaction au cœur de la fixation des prix des produits agricoles ne sécurise ni les agriculteurs ni les consommateurs finaux. Entre les deux, un monde d’intervenants décide de la mercuriale.

D’autres paramètres entrent aussi en jeu, dont le manque de stockage, les importations de produits concurrentiels aux produits locaux, le coût du transport, etc. L’exemple de la vente de la viande est édifiant.

Les prix de la viande cédée aux consommateurs sont exorbitants malgré une production annuelle importante de l’ordre de 50 millions de quintaux. Des opérateurs sont même autorisés à importer de la viande congelée au lieu d’intervenir pour rendre accessibles les prix de la viande produite localement.

Pas moins de 122 millions de dollars ont été consacrés à l’importation des viandes rouges bovines durant les dix premiers mois de l’année 2020, dont 67,5 millions de dollars en viande fraîche et 54,5 millions de dollars pour l’achat de la viande congelée. Pour la filière lait, on continue de voir de manière cyclique, des perturbations dans la commercialisation du lait subventionné alors que les laiteries sont largement approvisionnées en poudre de lait.

«La régulation du marché ne peut être qu’utopique»

Un vrai casse-tête pour les pouvoirs publics qui ont échoué à trouver des solutions à un marché échappant à la logique du marché. «On ne peut pas parler de régulation du marché des produits agricoles lorsqu’on ne dispose pas d’informations sur les besoins de ce marché ni sur le potentiel productif, encore moins sur la profession qui ne s’est pas spécialisée par rapport à ces produits, à l’exception des cultures pluviales dont les agriculteurs n’ont pas le pouvoir de changer», explique Akli Moussouni , expert senior, directeur des programmes du cabinet de recherche SIMDE. Notre interlocuteur estime que la régulation de ce marché ne peut être «qu’utopique» tant elle échappe au à tout contrôle.

Les acteurs intervenant pour décider des prix se rejettent la balle mutuellement, car explique Moussouni, «aucune partie ne se sent responsable». «On ne peut parler d’acteurs, car cela voudrait dire qu’il y a un scénario, or il n’y a pas de scenario… Economiquement parlant, un scénario est une politique agricole élaborée par rapport à des objectifs économiques. C’est une démarche où la notion de filière est partagée par l’Etat qui raisonne à une échelle macroéconomique et des agriculteurs organisés autour des productions. Ceci n’est pas malheureusement pas le cas», déplore l’analyste.

Citant le cas des viandes rouges et marché de gros de fruits et légumes, notre interlocuteur souligne que nous avons réalisé en grandes pompes des abattoirs géants pour «réguler» le marché des viandes rouges et des marchés de gros aussi géants pour «réguler» le marché des fruits et légumes !

Comme si c’était le manque d’infrastructures qui posait problème… «Ces infrastructures souffriront tant qu’elles ne constituent pas un centre d’intérêt pour les agriculteurs.» Ces derniers manquent effectivement d’être au centre de cette chaîne ô combien importante pour la sécurité alimentaire du pays.

Contrairement aux pays développés où la voix de l’agriculteur est écoutée et où il participe lui-même à la commercialisation de ses produits, en Algérie il y a un fantôme appelé intermédiaire, qui décide du mouvement de la courbe des prix et de la disponibilité ou non des produits.

«L’Algérie a opté pour la régulation des prix des marchés et la libéralisation totale. Ceci est une excellente chose en soi, car elle permet de faire bénéficier le consommateur final d’un produit à son juste prix en théorie. Mais en réalité, c’est loin d’être le cas… Si on prend le prix de l’artichaut qui est vendu chez l’agriculteur à 25/30 dinars le kilo, il se retrouve au final chez le détaillant entre 120 et 130 da le kilo. On se rend compte que les intermédiaires prennent toute la part qui revient pourtant à l’agriculteur. C’est lui qui a pris la majeure partie des risques en faisant tout un tas d’investissements, achats de produits phytosanitaires, suivi de son exploitation contre tout type de contraintes climatiques, fongiques, etc., à la fin de la course, un intermédiaire vient prendre la plus grosse marge et donc la plus grosse part du marché», regrette Toufik Hadkeheil, président du Caflex Cluster Algérien des fruits et légumes à l’export contacté par nos soins.

Le président du Caflex estime que si c’est une bonne idée de devoir réguler le marché des produits agricoles, il ne faut pas le faire sans «garde-fous». «Il faut que l’agriculteur puisse y retrouver son investissement de départ, c’est une condition sine qua none», dit-il.

L’année 2021 a été décrétée par les Nations unies, année internationale des fruits et légumes comme pour souligner l’importance de l’alimentation pour la sécurité sanitaire des populations.

Après une année 2020 difficile et marquée par une pandémie dévastatrice, 2021 doit être, selon la FAO, celle où la sécurité alimentaire doit être en tête des préoccupations des Etats. Le niveau de vie des Algériens, a été fortement impacté par la situation sanitaire et la baisse des revenus pétroliers. Les projections économiques parlent d’une année 2021 difficile.

La loi des finances de l’année en cours prévoit pourtant un taux d’inflation de 4,5%, une dévaluation de la valeur du dinar de près de 10% et une baisse encore plus forte des réserves de change.

Le poste alimentation représente près de la moitié du budget des ménages algériens et toute nouvelle hausse des prix affectera davantage le niveau de vie des Algériens. Les marchés internationaux de la matière première pour les produits agricoles affichent des prix de plus en plus haut à l’heure où il est indiqué de faire des économies dans la facture d’importation des denrées alimentaires.

Le secteur agricole nationale s’avère être donc le salut pour garantir cette sécurité alimentaire qui doit être au premier rang des préoccupations des pouvoirs publics tout autant que a sécurité sanitaire.

Il est donc grand temps d’arrêter avec les solutions de rafistolage et oser traiter le mal à la source en donnant toute l’importance et en libérant les crédits à l’investissement pour le secteur de l’agriculture censé faire sortir le pays de la dépendance aux hydrocarbures.

«Jusqu’alors, face au besoins en produits alimentaires des populations de plus en plus dopées par une démographie galopante (près d’un millions de bouches à nourrir qui s’ajoutent chaque année), on ne fait qu’entretenir le sous-développement d’un secteur névralgique avec des budgets destinés à favoriser directement la consommation des productions étrangères (pour chaque dollar importé l’état doit débourser environ 450 DA pour subventionner le consommateur)», indique l’expert Akli Moussouni, qui qualifie de feuilles de «fausses routes» ces feuilles de routes qui viennent remplacer des dispositifs qui ont montré leurs limites. «On ne fait que compliquer la situation d’un secteur qui a abandonné sa traduction sans pour autant se moderniser.»

Le constat du spécialiste est sans appel. «Jusqu’à ces dernières années, nous avons toujours colmaté les défaillances de l’agriculture algérienne avec l’importation, mais l’heure de vérité vient de sonner pour déshabiller manu militari toutes les dispositions politiciennes qui ont montré leurs limites», dit-il.

Pour notre interlocuteur, la solution réside dans «la mise en place d’une agriculture planifiée encadrée par des mécanismes d’organisation des chaînes de valeur pour contenir le volume des productions, donc la fluctuation des prix».

2021, année internationale des fruits et légumes

Moussouni considère que c’est la solution pour rompre avec «le cercle infernal qui fait que l’on doit importer pour satisfaire un marché en constante augmentation face à une agriculture qui continue sa descente aux enfers».

Il est nécessaire, nous dit-il, que la rupture se traduise par la mise en place d’une nouvelle politique agricole basée sur le «physique des territoires et leurs spécificités socioéconomiques».

Il préconise également, une triple rupture, d’abord avec le système d’organisation syndicaliste des agriculteurs, avec les lois scélérates généralistes du secteur, et avec le schéma de fonctionnement actuel de l’administration concernée. «La souveraineté alimentaire du pays ne peut être indéfiniment hypothéquée par des politiques sans objectifs économiques», conseille Akli Moussouni.

Notons que parmi les objectifs de l’année internationale 2021, des fruits et légumes, soulignés par la FAO, figure l’amélioration de la durabilité dans les domaines du stockage, du transport, du commerce, de la transformation, de la vente au détail, de la réduction du gaspillage et du recyclage et le renforcement des interactions entre ces processus. C’est malheureusement la où se situent les principales failles du secteur de l’agriculture.

C’est à ce niveau que les autorités se doivent d’intervenir afin de garantir une équité entre tous les acteurs mais aussi que le consommateur final ne soit pas lésé. La FAO préconise également l’intégration des petits exploitants, y compris les agriculteurs familiaux dans les chaînes de production, de valeur et d’approvisionnement locales, régionales et mondiales pour une production et une consommation durable de fruits et légumes. A bon entendeur !


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2021-02-01 09:50:18

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Written by Ahmed Sobhy

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