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«Nous devons nous insérer rapidement dans ce monde numérisé»

«Nous devons nous insérer rapidement dans ce monde numérisé»
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Pr NADIA CHETTAB // ECONOMISTE, EXPERTE INTERNATIONALE EN NUMÉRIQUE

Dans cet entretien, l’enseignante chercheure à l’Université d’Annaba analyse, dans toutes leurs dimensions, les enjeux tant géopolitiques que géoéconomiques de la révolution TIC qui se construit, à un rythme accéléré, un peu partout dans le monde et évoque les graves problèmes de souveraineté numérique et technologique que pose celle-ci pour l’Algérie, à l’instar de tant d’autres pays en voie de développement.

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> Propos recueillis par  Naima Benouaret

 

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-Dans l’une de vos contributions, vous avez soutenu que les technologies peuvent être un élément clé de redéfinition économique et d’émergence d’un nouveau monde ?

Lorsqu’on observe le monde, on est frappé par la transformation profonde de l’économie mondiale. La mondialisation marquée par la libre circulation des flux financiers et l’échange économique international semblait définitivement installée. Or, on assiste à un bouleversement marqué par la confrontation économique, parfois, agressive entre différents États du monde. Sans conteste, le facteur de ce redéploiement inattendu et profond est la Technologie. Cette dernière a toujours été un levier historique de puissance mais la 4e révolution industrielle a apporté un lot d’innovations disruptives qui a changé la donne. Qu’il s’agisse d’intelligence artificielle (IA), Internet des objets (IoT), 5 G ou de robotique, ces technologies de rupture se trouvent, aujourd’hui, au cœur de rivalités géopolitiques entre grandes puissances économiques mondiales.

La confrontation USA-Chine sur la 5G ou encore celle du Japon-Corée du sud sur les matériaux et gaz critiques sont des exemples saisissants. Les enjeux tant géopolitiques que économiques se révèlent, non seulement, à travers les stratégies des États mais, également, à travers celles des organisations internationales et des entreprises. Concrètement, cette révolution numérique est en train de rabattre les cartes d’une façon accéléré et le monde passe d’une guerre des ressources à une guerre des Technologies dans laquelle les grandes entreprises numériques, particulièrement, les GAFA redéfinissent «le mode de pouvoir» des nations.

-Vous voulez dire que ces technologies numériques bouleversent le procès de production des entreprises mais, également, façonnent la gouvernance et la stratégie des États ?

Une des conséquences stratégiques de cette transformation profonde du système mondial est l’émergence concomitante au niveau des nations d’une nouvelle forme de partenariat « Public-Privé-Commun » et d’un nouveau mode de gouvernance bâti sur l’inclusivité et la responsabilité de tous les acteurs du développement. Parallèlement à ces transformations structurelles mondiales, se développe, aujourd’hui, un affrontement géostratégique entre États pour la conquête de positions de domination exclusives qui se manifeste par une guerre commerciale inédite où espionnage industriel et vol de propriété intellectuelle sont «permis». La Technologie constitue, de nos jours, l’arme politique la plus disputée.

Ces affrontements stratégiques entre grandes puissances risquent d’induire, au niveau mondial, une réémergence de blocs construits, non pas sur des idéologies impliquant un partenariat politique entre nations, mais sur des intérêts économiques assis sur des hautes technologies de dernière génération. Dans ce contexte de rivalité plus marquée par la recherche de la «suprématie mondiale» ou la défense de la position acquise, la souveraineté technologique prend toute son importance critique. D’abord, le niveau de sophistication et de pénétration technologique devient le nouvel étalon tant pour appréhender les nouveaux enjeux de compétitivité et de domination économique que pour cerner les nouveaux enjeux d’innovations militaires et de rivalité entre grandes puissances.

Ensuite, la «Souveraineté technologique» en termes de risques mais, aussi, en termes opportunités, définit la «Souveraineté politique» de la nation, c’est-à-dire, la place d’une nation dans le monde, son poids dans l’échange international et son aptitude à créer du bien être pour la population. Juste pour l’exemple, alors que la pandémie Covid-19 fait des ravages à l’échelle planétaire et que le vaccin est censé être «un vrai bien public mondial» (Ursula von der Leyen, Présidente de la Commission européenne), il n’y pas une distribution «juste» du vaccin au niveau mondial.

La production du vaccin s’avère une affaire de suprématie technologique (ARN Messenger Vs méthode classique) avant d’être commerciale. En même temps qu’il constitue une planche de salut sanitaire, le vaccin qui est d’abord, comme on vient de le souligner, une affaire technologique, devient un instrument politique. La répartition internationale des vaccins se fait en fonction des alliances géostratégiques des puissances productrices de vaccins. Les deux géants d’Asie, la Chine et l’Inde, rivalisent pour fournir le vaccin à leurs voisins et alliés (le Bangladesh, les Maldives, le Cambodge, etc.). Il en est de même pour la Russie avec Spoutnik V. On peut donner bien d’autres exemples qui rappellent combien la pandémie de la Covid-19 et la distribution du vaccin a donné un coup d’accélérateur à la réinitialisation de la géopolitique basée sur de nouvelles valeurs menées par les technologies nouvelles.

-Qu’est-ce que cela signifie pour l’Algérie ? Est-ce un chemin de progrès possible pour l’économie algérienne ?

Oui, tout à fait. Il faut donc bien comprendre que le monde est entré dans une transformation induite par des technologies de rupture qui touchent toutes les activités économiques, financières et sociales. Le numérique, de ce fait, ne peut plus être considéré juste comme un secteur mais, plutôt, comme le socle du changement de notre tissu productif qui lui permettrait l’accès à des marchés pertinents. Cette différence est d’autant importante que la globalisation de ces technologies est devenue rapide et agile sans que les méthodes d’acquisition de ces technologies ne soient modifiées : le transfert technologique se fait toujours par l’achat de brevets, licences, investissements directs internationaux (considérés comme un instrument de transfert technologique).

L’interdiction de la copie et de l’imitation d’un bien ou d’un service sont toujours de mise, de même que la reproduction de l’ingénierie par laquelle des acteurs étudient un objet pour en déterminer le fonctionnement ou la méthode de fabrication est encore interdite. Mais face à cette globalisation technologique basée sur des rapports marchands, s’est constitué un monde ouvert formé par des communautés de scientifiques, de chercheurs mais aussi de bricoleurs qui considèrent le savoir et le savoir-faire comme étant des biens communs sur lesquels il ne faut pas apposer de droits de propriété pouvant réduire leur diffusion.

Ce sont, particulièrement, ces réseaux collaboratifs qui favorisent le transfert technologique et promeuvent le processus de «création-production-diffusion» qu’il s’agit, désormais, d’intégrer pour s’approprier ces nouvelles technologies de production et de partage du savoir. L’enjeu principal est la démocratisation et la dissémination, ainsi que l’assimilation et l’appropriation la plus large possible du savoir et du savoir-faire qui vont au-delà des espaces scientifiques consacrés à la R&D dans sa forme la plus classique. Dans un tel contexte, il ne s’agit pas de se fondre dans «un modèle» au contraire, cultiver notre différence pour créer une task-force grâce à nos atouts spécifiques. L’Algérie renferme, aujourd’hui, une jeunesse «vorace» de connaissances et de numérique pouvant constituer des locomotives pour s’imposer sur ces réseaux internationaux de «création-production-diffusion» et contribuer, ainsi, à une mise à niveau salutaire de notre tissu productif et faciliter sa pénétration des marchés pertinents dans le monde.

Mais, il est clair que ces dynamiques ne peuvent se développer que dans le cadre d’écosystèmes dont l’efficience dépend de la mise en œuvre d’une stratégie gouvernementale devant concilier des politiques offensives concrétisées par le lancement d’initiatives de création d’espaces d’innovation qui permettent au plus grand nombre de citoyens d’intégrer le monde de la production à partir d’outils numériques leur donnant ainsi la possibilité de réinventer leur monde productif et leur environnement social (santé et culture) et des politiques défensives qui protègent et aident les acteurs économiques dans leur transformation au numérique. Un projet productif global prendra alors tout son sens autour d’un ensemble d’orientations stratégiques. Il est question d’agir mieux et vite pour entrer «tous ensemble en stratégie».

-Vous laissez entendre que la mutation numérique est l’affaire de tous et que rattraper avec succès le train ne saurait être possible sans un nouveau ’’réseau’’ solidement ’’connecté’’ et une voie déblayée de tout encombre…

Tout à fait. Je voudrais préciser aussi que les technologies numériques dessinent un chemin de progrès qui porte l’espoir de voir notre économie et particulièrement notre industrie opérer sa transformation au numérique. Cette 4e révolution industrielle bouscule les anciens schémas et redéfinit les ressorts de la croissance économique. Il faut faire face et penser dès, aujourd’hui, un projet productif pour l’Algérie. Laisser nos industries mourir, sans rien faire, c’est hypothéquer l’avenir de notre pays. Au-delà des solutions pour remédier à ces défaillances structurelles, déjà citées, qui nécessitent des mesures de soutien, de conversion et d’investissement, c’est un véritable projet de développement par les activités productives dont l’Algérie a besoin.

Tout d’abord, notre représentation du développement économique doit être profondément renouvelée. Il s’agit de sortir des choix fait dans les années 2000 en faveur d’une économie sans industrie. La performance d’une nation suppose une solide assisse industrielle. Or, la politique économique de notre pays n’a pas contribué à créer un écosystème propice au développement des entreprises, des compétences et de l’emploi. C’est, par conséquent toute la cohérence de l’action publique qui doit être reconsidérée. Ensuite, les réalités industrielles mondiales évoluent très vite et de simples actions en faveur de l’industrie nationale ne sont plus à l’échelle de l’effort nécessaire pour répondre à la grave situation de dépendance économique et technologique qui ne cesse d’affaiblir notre pays.

La croissance économique tirée par le numérique doit être l’affaire de tous. Nos Universités, nos centres de R&D, nos acteurs de développement et nos citoyens devront s’ouvrir aux réseaux internationaux des savoirs et savoir-faire pour pouvoir suivre le rythme du changement mondial et prendre part au développement futur. Certes, rien n’est encore acquis dans notre pays mais, il faut le préciser, rien n’est non plus perdu. Nous avons la possibilité de reprendre pied dans la nouvelle «mondialisation en construction» mais cela nécessite que le gouvernement insuffle un nouvel état d’esprit et se dote d’une vision stratégique en capitalisant sur les atouts non seulement de l’État mais de la nation.


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2021-03-15 09:30:54

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Written by Ahmed Sobhy

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